Celles qui voient (extrait)
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Résumé :
Il est des liens vers des mondes cachés, des réalités secrètes. Il est des gens qui peuvent les ressentir, les démasquer. Il est des femmes, d'une même famille, qui possèdent ce don : chacune de leur côté, elles vont l'expérimenter et ce qu'elles vont voir changera leur vie.
Don atavique ? Hyper-sensibilité ? Hallucinations ? A travers des histoires passionnées, drôles ou cruelles, 3 générations de femmes aux destins qui s’entrecroisent s’efforcent de faire face quand leur vie bascule.
Extrait :
Morgane relut une fois de plus la lettre du notaire lui annonçant la mort de son oncle Auguste. Rien à faire, elle ne parvenait pas à ressentir la moindre tristesse. Pas même un soupçon de compassion. Il faut dire, à sa décharge, qu’elle l’avait peu connu…
Auguste vivait en Auvergne, dans une vieille maison perdue en pleine nature dont il ne sortait que pour faire ses courses, au village voisin. En fouillant dans sa mémoire, Morgane parvint peu à peu à en faire surgir un visage parcheminé, tanné par le grand air, des sourcils broussailleux et des cheveux raides comme du crin. Avec des yeux bleu-gris et un nez pas vraiment droit. Assez grand. Rébarbatif.
Elle haussa les épaules, mi-perplexe, mi-fataliste : même si elle n’avait vu Auguste que deux ou trois fois dans sa vie, elle était sa seule famille, avec Erika ; sans doute était-il dans l’ordre des choses que le notaire chargé de la succession se tourne vers elles…
« Venez au plus vite » disait la lettre que Morgane tenait à la main.
Ça, elle aurait bien voulu, d’autant plus qu’elle était curieuse de savoir ce que l’oncle Auguste pouvait bien avoir à léguer à part sa vieille bicoque, mais elle était en pleine période de concerts. Et puis elle ne pouvait pas s’absenter comme ça alors que les examens de milieu d’année de ses élèves approchaient… Morgane feuilleta son agenda. Une, deux, trois semaines et ce seraient les vacances scolaires de février. Le notaire attendrait bien jusque là tout de même ?
Une courte conversation téléphonique avec Maître Verniaud la rassura sur ce point. Elle remercia le notaire et s’apprêtait à raccrocher lorsqu’il lui demanda :
- Et votre sœur, Erika Fuente-Oscura ?
- En tournée dans le sud avec sa troupe de théâtre, répondit Morgane, laconique. Elle ne remontera sur Paris que dans plusieurs semaines.
A l’autre bout du fil, le notaire feuilleta des papiers en grommelant. Intriguée, Morgane attendit.
- Bien, cela ne posera pas de problème, je viens de vérifier. Le testament indique très clairement ce qui vous est légué à l’une comme à l’autre. Nous disons donc le 9 février à 10h, c’est cela ?
- C’est bien cela, je vous remercie, répondit Morgane.
Ainsi, ce vieux sauvage avait tout de même pensé à faire un testament… En souriant, Morgane s’imagina devenir dépositaire de quelques vieux parchemins indiquant la marche à suivre pour récupérer un trésor enfoui… Ou, plus vraisemblablement, derrière quelle brique de la cheminée ce vieux grippe-sous avait dissimulé sa fortune… Si sa bicoque était encore d’aplomb – après tout elle ne l’avait jamais vu – peut-être Erika et elle pourraient-elles s’en servir de maison de vacances ? Morgane se voyait déjà en évadée de son emploi du temps, passant une semaine de rêve avec sa sœur qu’elle n’apercevait plus que rarement à présent qu’elles avaient chacune leur vie… C’était dur parfois, après avoir vécu si longtemps ensemble et partagé tant de petites habitudes quotidiennes…
Morgane chassa ces regrets stériles et reprit le cours de sa rêverie. Paul, le compagnon de sa sœur, pourrait sans doute se charger de leur fille une semaine. La petite était si sage qu’on pouvait l’emmener partout. Tant qu’elle avait un bouquin, on ne l’entendait pas. C’est toi avec 20 ans de moins ! se moquait régulièrement sa sœur. Et en vérité, Morgane ne pouvait que convenir de la ressemblance ; Colline, à 7ans, était une « observatrice » : elle parlait peu, toujours à bon escient, et ses grands yeux verts hérités de son père semblaient jauger en permanence ce ou ceux qui l’entouraient. Mais heureusement pour elle, pensa Morgane, avec une mère comme Erika elle apprendra à assouplir son caractère taciturne et à rire un peu plus… C’était ce côté ultra-sociable qui avait séduit Paul une décennie plus tôt quand il l’avait rencontrée, littéralement, sur scène : le directeur de la troupe dont faisait partie Erika l’avait recruté en catastrophe pour remplacer un comédien malade. Ce soir-là, ils avaient joué une réadaptation contemporaine de Roméo et Juliette… et l’aventure avait continué en coulisse. C’était beau comme un conte de fée !
On frappa à la porte. Morgane tressaillit et se leva au milieu des fragments épars de sa rêverie interrompue.
- Qui est-ce ? demanda-t-elle à travers le battant.
On n’est jamais trop prudent, estimait-elle. Surtout qu’elle n’avait pas de judas.
- Mélodie. Qui veux-tu que ce soit à cette heure-ci ? Le facteur ?
Morgane ouvrit en avouant :
- J’avais complètement oublié qu’on répétait chez moi aujourd’hui. Je n’ai pas rangé la grande salle.
Mélodie haussa les épaules. Ce genre d’oubli lui arrivait tous les jours, aussi n’était-ce pas elle qui allait en faire reproche à son amie.
- Je vais t’aider, proposa-t-elle. De toutes façons, je suis très en avance à cause des trains et Octave n’arrivera certainement pas avant une bonne demi-heure.
Tout en rangeant, elles devisèrent : Morgane interrogea Mélodie sur ses dernières compositions et Mélodie lui demanda quand « elle se déciderait enfin à publier les écrits qu’elle entassait stérilement chez elle ». Morgane s’entendit répondre en souriant la phrase qu’elle avait déjà dite 10 ans plus tôt à M.Mathieu, le professeur qui avait le plus marqué sa scolarité non-musicale : « C’est trop tôt ». Ce à quoi il avait répondu, ainsi que le faisait Mélodie aujourd’hui :
- Mais c’est toujours trop tôt ! Seulement, il faut bien se lancer un jour !
Morgane éluda. A la place, elle entreprit de raconter à Mélodie « l’affaire Auguste » comme elle l’appelait en son for intérieur.
Elle finissait de relater son coup de fil au notaire lorsque Octave frappa à son tour et ils se mirent au travail sans attendre. Octave s’assit au piano et posa les premières notes de leur trio, donnant le ton mélancolique de l’adagio, puis Mélodie se fondit dans le son au violon et enfin, Morgane les rejoignit avec les graves profonds de son violoncelle. Tout ce qui n’avait pas trait au morceau fut chassé de son esprit comme par un coup de baguette magique, la laissant totalement offerte à la musique qui les coupait du monde extérieur comme un rideau de cristal.
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