Lydia des fleurs
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Lydia des fleurs
En chantonnant à mi-voix, Alwine arrangeait les fleurs dans les vases de ses mains blanches et potelées – des mains d’enfant trop vite grandie. Avec douceur et doigté, elle alliait les couleurs et les parfums, les lèvres à demi-entrouvertes comme pour boire la senteur des pistils, s’imprégner de la douceur des corolles.
La fleuriste l’avait embauchée la semaine précédente et le temps s’écoulait depuis pour Alwine dans la plus pure béatitude. Elle se sentait fleur parmi les fleurs, comme une exilée retrouvant son pays perdu après une longue absence…
- Lydia ! appela son employeur depuis l’autre bout du magasin. Quand tu auras fini les vases, fais-moi des bouquets de 12 roses, demain c’est la St Valentin !
- Alwine madame, répondit-elle. Je le fais tout de suite.
- Quoi ?
- Je m’appelle Alwine.
- Ah oui ! Excuse-moi.
La fleuriste lui sourit avant de retourner à la caisse en voyant arriver un couple. Alwine retourna à ses fleurs. C’était bien souvent qu’on l’appelait Lydia, elle n’avait jamais pu comprendre pourquoi. Sans doute son prénom et celui-ci avaient-ils de lointaines racines communes, un passé fusionnel dans une autre époque…
Alwine rêvait. Elle retrouvait une fois de plus l’univers ouaté, suranné, de ce vieux songe qui lui était familier depuis l’enfance, mais qu’elle oubliait toujours au matin…
Le parc était grand à l’intérieur des murailles fortifiées, et pourtant l’ombre du château fort s’étendait, imposante, sur une bonne moitié de celui-ci. Alwine, retenant d’une main ses longues jupes, se hâtait vers son recoin secret, ce petit bout de paradis sur terre où elle soignait ses fleurs. Son refuge, en ces heures tragiques de siège…
Son père lui avait fait remarquer aigrement ce matin-là qu’elle eut été mieux inspirée de planter des patates et elle avait baissé les yeux sans répondre, douce et soumise comme toujours, retirée en elle-même…
En s’asseyant parmi les fleurs, soupirante de bonheur, Alwine songea que les patates ne procuraient pas ce calme de l’âme, cette sérénité toute aussi précieuse que la sensation de satiété en ces temps de sang et de destruction…
La rumeur du camp des assiégeants lui parvenait par moment, lorsque le vent tournait, mais elle n’y prêtait pas attention, toute à sa rêverie… Le lendemain, elle aurait 16 ans, et elle ne connaîtrait toujours pas la paix… La guerre, interminable, durait depuis plus d’une génération – deux fois son âge…
Un coup sourd la fit sursauter et elle tourna la tête en tous sens, cherchant sa provenance, sa rêverie brisée en morceaux. Tout semblait calme au sein du fort et pourtant un sentiment de danger étreignit Alwine. Un second coup sourd lui fit baisser les yeux au sol. La terre remuait… Elle recula précipitamment, les yeux écarquillés.
Le temps sembla se suspendre, figé par la terreur d’Alwine. Comme au ralentit, elle vit un guerrier émerger du sol et fouiller du regard les alentours du trou. Ses yeux se posèrent sur elle, durs, froids, et Alwine ouvrit la bouche pour crier, réagissant enfin. Elle n’en eut pas le temps : l’anglais bondit vers elle et lui tira d’une main la tête en arrière, l’attrapant par les cheveux, et passa de l’autre le fil d’un poignard sur sa gorge.
Alwine s’étira comme un jeune chat et sourit au rayon de lumière qui lui caressait le visage à travers les persiennes. Le soleil était rare et précieux en ce glacial mois de février.
Savourant le calme de cette heure matinale, elle se leva à pas de loup et descendit à la cuisine après avoir enfilé sa robe de chambre. En chantonnant, elle prépara son habituel lait au miel, souverain contre les maux de gorge qui l’assaillaient toujours au réveil, et songea à la journée qui s’annonçait. Des fleurs, des fleurs… Et ce soir, comme c’était vendredi, elle irait à la visite nocturne du Louvre avec une amie s’instruire un peu, elle qui ne connaissait rien à la peinture…
Portant le bol plein de lait chaud à la douce odeur sucrée jusqu’à ses lèvres, Alwine songea qu’elle aimait bien sa vie.
Les ombres s’allongeaient peu à peu ; la nuit, à pas de velours, s’avançait dans Paris, enveloppant choses et gens d’un voile sombre. Alwine se pressait dans les rues en direction du palais, pas trop rassurée. Elle n’avait pas l’habitude d’errer seule au dehors passé le crépuscule… On la héla et elle se retourna. Là-bas, près de la grande pyramide de verre, son amie lui faisait signe.
Parlant peu, elles allèrent d’un tableau à l’autre, émerveillées. Pour Charlotte, étudiante en histoire de l’art, la magie des couleurs avait le goût de l’habitude et c’était en connaisseuse qu’elle goûtait les tableaux, savourait les détails. Pour Alwine en revanche, c’était l’émotion brute d’un premier contact, la sensation d’une porte ouverte sur un autre univers. Fascinée, elle voguait d’un tableau à l’autre, bateau ivre, mélangeant genres et époques au gré de son humeur de l’instant.
Soudain, Charlotte s’arrêta devant un portrait de taille moyenne, saisie.
- Regarde ! chuchota-t-elle à son amie. C’est toi !
- Quoi ?
Intriguée, Alwine la rejoignit face au tableau. Avec la sensation d’être face à un miroir, elle plongea les yeux dans ceux de la femme représentée sur fond de jardin fleuri.
- Tu ne m’avais pas dit que tu avais des ancêtres célèbres, chuchota encore Charlotte, ravie de sa découverte.
Alwine ne répondit pas, les yeux fixés sur le petit carton indiquant le titre à droite du portrait : Lydia de Malemort.
- Je voudrais une dizaine d’ancolies je vous prie.
- Alwine ! Dix ancolies !
- Tout de suite !
Dans l’arrière-boutique, Alwine rassembla les fleurs demandées en chantonnant à mi-voix : « Ancolie, folie… Ancolie d’amour, toujours… ». Elle connaissait sur le bout des doigts le langage des fleurs et c’est souvent qu’elle laissait deviner aux autres son humeur par les bouquets qu’elle offrait ou les gerbes qui décoraient sa maison.
« Ancolie, folie… » Folie… Comme cette histoire d’ancêtre dont elle n’avait jamais entendu parler et qui portait le prénom dont tant de gens voulaient l’affubler… Cette peinture faisait-elle partie de l’inconscient collectif ? Charlotte n’avait pas paru la connaître pourtant…
« Folie, amour ; Ancolie à double tranchant… » La passion est destructrice ; cette idée était contenue toute entière dans cette fleur aux deux visages…
- Alwine !
- Oui, oui ! Voilà !
Alwine rêvait. Une fois de plus, elle se retrouvait dans ce château, Malemort, et courrait vers ses fleurs, pucelle insouciante de l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de ses jours. Une fois de plus, elle s’assit dans son jardin en chantonnant, ignorant les bruits de dehors…
La sérénité habituelle n’était pas au rendez-vous pourtant. Dans l’âme et le cœur d’Alwine, planait comme une funeste prémonition et la chanson à ses lèvres s’éteignit, petite flamme soufflée par le silence étouffant…
Puis, le premier coup retentit, résonnant dans tout le corps d’Alwine, et tout alla très vite.
Alwine s’éveilla en sursaut, couverte de sueur. Quel étrange cauchemar ! D’où lui venaient ces idées de siège et de guerre ? Cette mort atroce par égorgement ? Frissonnante, elle se retourna dans son lit, les yeux grands ouverts. Il se passait des choses étranges dernièrement…
- Un bouquet de roses s’il vous plaît.
La fleuriste était malade et Alwine s’occupait seule de la boutique. Elle se retourna pour faire face à ce client qu’elle n’avait pas entendu entrer et ne put s’empêcher de sursauter : ces longs cheveux blonds, ces yeux perçant, la forme de cette mâchoire… C’était le meurtrier du rêve !
- Mademoiselle ? s’enquit poliment le jeune homme.
Alwine prit conscience qu’elle le dévisageait depuis une bonne minute et se sentit rougir. Comment pouvait-elle oublier ainsi ses bonnes manières pour une simple ressemblance ?
- Pardonnez-moi… Il m’a semblé que je vous connaissais.
L’inconnu haussa un sourcil et lui sourit. Pour cacher son trouble, elle se retourna et saisit les roses demandées dans un vase. Quand elle les lui tendit, un instant plus tard, il murmura, un reste de sourire sur les lèvres :
- Ma foi, je ne crois pas vous avoir déjà vue, je m’en serais souvenu… Mais nous pourrions remédier à cette situation ? Puis-je vous offrir un verre ?
- Eh bien…
Alwine tenta de remettre de l’ordre dans ses idées et pesa le pour et le contre. Elle était seule, il n’avait pas l’air bien méchant et un verre n’engageait à rien. Il y avait peu de chance pour qu’il tente de l’égorger en plein Paris…
- Pourquoi pas ? Je termine à 17h.
- Je m’appelle Walter.
Un prénom anglais. C’en était trop décidément !
- Alwine.
- Je ne sais pas pourquoi, j’aurais juré que vous vous appeliez Lydia…
Dans son rêve, Alwine sentait la peur rôder autour d’elle, impalpable, nuage diffus d’angoisse sans fondement. L’ennemi n’avait pas attaqué depuis des jours, pourtant Alwine sentait jusqu’aux tréfonds d’elle-même l’imminence d’une menace. A pas lents, comme marchant vers la fatalité, elle longea les murailles jusqu’à ses fleurs mais la magie n’opéra pas cette fois. Elle ne parvint même pas à trouver suffisamment de calme en elle-même pour s’asseoir et s’enivrer de leur parfum sucré de cœurs du printemps. Comme un animal avant l’orage, elle marcha en cercle, cherchant l’origine de la menace, tous les muscles tendus.
Un coup sourd retentit, comme le battement d’un gigantesque cœur souterrain et Alwine se figea. A quelques mètres d’elle, la terre bougea. Un nouveau coup retentit, comme en remplacement de celui qui manqua au cœur d’Alwine et un soldat émergea du sol. Ses yeux bleus intenses balayèrent les environs, comme un oiseau de proie se préparant à fondre, et s’étrécirent en se posant sur Alwine. Celle-ci sentit le sang se retirer de son visage et hurla ; l’acier de la lame trancha son cri dans le vif.
- Walter !
Le cri d’Alwine les réveilla tous deux en sursaut. Encore sous l’emprise de son rêve, elle hurla de nouveau en voyant celui qu’elle prit pour son meurtrier dans le même lit qu’elle et s’écarta avec une brusquerie terrifiée. Son corps émit un bruit sourd en basculant sur le sol et elle gémit.
- Lyd… Alwine ! Que se passe-t-il ?
Walter avait bondit auprès d’elle, prévenant, les yeux pleins d’inquiétude.
Reprenant enfin ses esprits, Alwine chuchota :
- Rien, un cauchemar.
Elle tremblait encore. Walter la souleva dans ses bras et la recoucha ; s’allongeant auprès d’elle, il rabattit les couvertures sur eux. Elle se pelotonna contre lui, dans sa chaleur, comme un chaton effrayé.
- Tu trembles, souffla-t-il dans son cou.
- J’ai froid, mentit-elle.
- Tu ne veux pas me parler ?
Ses lèvres courraient sur sa nuque et Alwine se détendit peu à peu. Sans vraiment savoir comment, elle se retrouva en train de raconter son rêve. Walter l’écouta en silence puis murmura, songeur :
- C’est étrange, cela me rappelle quelque chose mais je ne parviens pas à déterminer quoi.
Déjà somnolente, Alwine répondit par un son intraduisible.
- Ma douce, chuchota Walter.
- Hum ?
- Si tu essayais de changer la fin du rêve ?… De le conclure pour t’en débarrasser ?…
Le téléphone sonna, et ce fut Walter qui décrocha.
- Allô ?
- …Heu… J’ai dû me tromper de numéro, fit une voix hésitante à l’autre bout du fil.
- Cela dépend à qui vous vouliez parler, fit remarquer Walter, amusé.
- Je ne suis pas chez Alwine ?…
- Mais si, je vous l’appelle.
Un instant plus tard, Alwine portait le combiné à son oreille.
- Il se passe des choses chez toi ! s’exclama Charlotte. Et je ne suis même pas au courant !
- Une fois n’est pas coutume, la taquina Alwine.
- Et bien il faut que tu me racontes ! s’insurgea son interlocutrice. J’appelais pour te convier au Louvre ; je dois faire des recherches et je me suis arrangée avec un gardien de mes amis pour qu’il m’escorte dans le musée un jour de fermeture. C’est-y pas formidable ? On aura le palais pour nous seules !
- Quand ? s’informa Alwine.
- Mardi, à 17h.
- Entendu, j’y serai.
Alwine s’arrêta, soudain consciente de ce qu’elle faisait. Elle marchait vers ses fleurs à l’autre bout du parc, en longeant les murailles. Vers sa mort. Comment le savait-elle ? Elle ne prit pas le temps d’y réfléchir. Sous le coup d’une impulsion irrésistible, elle fit demi-tour et courut vers le château en retenant sa jupe d’une main, se moquant éperdument de dévoiler ses chevilles et ses mollets. Quand elle passa devant les gardes, ils détournèrent les yeux.
- Père ! hurla-t-elle dans le hall désert.
Il y avait une telle urgence dans sa voix que le baron de Malemort jaillit de ses appartements, affolés.
- Alwine ! Que se passe-t-il ?
- L’Anglais… Un souterrain… dans mon jardin ! haleta Alwine, essoufflée par sa course. Vite, envoyez des hommes !
Interdit, le baron fixa un moment sa fille, mais une telle certitude émanait d’elle qu’il n’eut pas le cœur de douter.
Tout alla très vite. Alwine suivit à distance les soldats et son père qui se hâtaient vers son petit coin de parc. De loin, elle les vit piétiner les fleurs, égorgeant un à un les anglais jaillissant du sol. Le sang giclait en tous sens, salissant les visages aux expressions animales, tâchant ses fleurs et les vêtements de son père, petites fontaines rouges à l’écœurante odeur de mort. Quand tout fut fini, le silence qui s’installa semblait être celui de l’antichambre de l’enfer et les soldats immobiles lui parurent semblables aux condamnés attendant le jugement.
Lydia de Malemort se souviendrait toute sa vie du regard que son père posa sur elle. Respect, soulagement, incompréhension s’y mêlaient.
- Regardez celle-ci, c’est une de mes préférées, leur dit le gardien en désignant le portrait. Lydia de Malemort, ou Lydia des fleurs comme on la surnomme souvent. C’est elle qui, en donnant l’alerte, sauva le château de son père… Malemort devint le symbole de la résistance aux Anglais dans toute une région pendant la guerre de 100 ans, c’est un des premiers châteaux qu’ils n’ont pas réussi à prendre ! Une sacrée gaillarde la Dame Lydia… On a jamais su comment elle avait pu deviner pour le souterrain… Soit disant qu’elle faisait des rêves bizarres…
Le portrait, sans doute jouet d’un reflet, sembla sourire quand Alwine croisa son regard…
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