Un bal endiablé
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5 NOUVELLES OU LE DIABLE L'EMPORTE
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Un bal endiablé
Après la lecture de « La musique du Diable » de Nigel Wilkins
Adossée au mur, les mains dans le dos, Angélique regardait les danseurs avec envie. C’était le bal de Présentation, le premier auquel elle assistait puisqu’elle venait d’avoir 16 ans, l’âge où l’on devenait femme dans son village. Depuis la tombée de la nuit, les danseurs arrivaient sans discontinuer, par couple, au son des rires et du bruissement des robes. Depuis près d’une heure à présent, la doyenne était montée sur l’estrade pour annoncer l’ouverture du bal et Angélique avait dansé la première valse avec Thibaud, son fiancé. Ces quelques minutes avaient été comme un rêve délicieux : elle avait enchaîné avec grâce les pas qu’elle s’appliquait à exécuter chaque soir depuis plusieurs mois. Le cœur battant, frissonnante, elle avait follement tourbillonné aux bras de celui qu’elle aimait, et il lui semblait sentir encore sur sa peau la chaleur de ses mains, là où elles s’étaient posées sur son corps.
Angélique soupira. La désillusion était cruelle. Comment aurait-elle pu se douter que Thibaud la délaisserait sitôt la danse finie, comme si elle n’avait été qu’une déplaisante obligation ?... Depuis, il valsait avec toutes les plus belles filles du village, sans un regard pour elle, tandis que personne n’osait l’inviter de peur de déplaire au père de Thibaud, le pasteur…
Un couple passa devant elle, dans un tourbillon de couleurs et de rires, les yeux dans les yeux, amoureux. Parcourant la salle des yeux à la recherche de son fiancé, Angélique se laissa aller à d’amères pensées. Bien sûr, elle n’était pas vraiment désirable… Un visage quelconque, des cheveux blonds impossible à discipliner, trop maigre, trop timide… Mais de là à la traiter avec si peu d’égards à son premier bal ?
Minuit sonna. Angélique, sur le point de fondre en larmes, songea qu’il était l’heure pour les couples de renouveler leurs vœux d’amour comme c’était la tradition. Eperdument, elle chercha Thibaud des yeux, tout en sachant au fond d’elle que c’était inutile. Il était probablement avec une autre fille en cet instant. Une plus belle, plus amusante, que ses parents n’avaient pas choisie et qu’il aimait peut-être…
Des exclamations retentirent du côté de la porte et Angélique, arrachée à son chagrin, s’approcha pour voir ce qu’il se passait. Un inconnu venait d’entrer, qui fendait la foule avec superbe, balayant de son regard bleu magnétique les visages qui l’entouraient, nullement intimidé d’être au centre de l’attention. Les étrangers étaient rares au village, et plus encore ceux qui survenaient ainsi en pleine nuit au bal estival ! Curieuse, Angélique fit quelques pas dans sa direction, pour l’observer. Plus grand d’une bonne tête que les autres hommes, vêtu d’un costume sombre soulignant l’élégance de sa silhouette, il se déplaçait avec grâce, dégageant une aura de puissance qui écartait naturellement les gens sur son passage. Ses cheveux longs, d’un roux flamboyant, se déversaient comme une crinière sur ses épaules, en folles arabesques, appel à la luxure. L’envie d’y glisser ses doigts saisit Angélique et avant qu’elle ait pu reprendre ses esprits, le regard bleu magnétique croisa le sien, s’y ancra. Hypnotisée, elle s’avança lentement vers lui tandis qu’il l’attendait, un demi-sourire amusé aux lèvres. Quand elle ne fut plus qu’à un pas de lui, il s’inclina.
- M’accorderez-vous cette danse ?
A cet instant seulement, Angélique réalisa que la musique avait repris. L’heure de l’aveu était passée et les danseurs virevoltaient à nouveau tout autour d’eux. Elle eut un pincement au cœur en pensant à Thibaud et c’est avec un air de défi qu’elle répondit :
- Avec plaisir, Messire.
Pendant des heures, Angélique et l’inconnu dansèrent. La timide jeune fille semblait s’être métamorphosée dans les bras de son cavalier et enchaînait les pas avec facilité, de la sarabande à la gavotte, du menuet à la gigue – elle qui n’en était qu’à son premier bal. Des murmures étonnés, puis admiratifs, entouraient peu à peu leur couple sans qu’elle n’en ait conscience. Hors du temps et d’elle-même, Angélique dansait dans une seconde d’éternité, sans ressentir la fatigue, les yeux plongés dans ceux de l’inconnu ; brûlante, enivrée…
Peu avant l’aube, alors qu’il ne restait plus que quelques couples, Angélique dansait toujours. Les musiciens jouèrent un dernier morceau et posèrent leurs instruments… tandis que la musique continuait. Incrédules, effrayés, ils s’entreregardèrent sans comprendre et se signèrent pour appeler sur eux la protection du ciel, bientôt suivis par les danseurs restants lorsqu’ils prirent conscience du phénomène. Seul le couple formé par Angélique et l’inconnu continua de danser, comme si de rien n’était, la musique semblant sourdre de leurs corps enlacés, les retranchant du monde comme un voile. L’un des danseurs quitta la salle en courant pour aller chercher le pasteur tandis que les autres regardaient le couple avec une fascination morbide, tout en conservant une distance prudente.
Angélique dansait. Elle était la Danse. Dans son esprit embrumé, une seule idée persistait, occupant toute son attention : mouvoir son corps sur la musique. Elle ne s’appartenait plus, n’avait plus conscience d’autre chose que de son corps ondulant sensuellement sur la piste, qu’elle regardait en spectatrice. La lumière du matin allumait des reflets fauves dans ses cheveux et les perles cousues sur sa robe lançaient des éclats, comme des cris de lumière.
Ce n’est que lorsque la danseuse s’effondra qu’Angélique réalisa qu’elle était sorti d’elle-même. Indifférente, elle regarda les villageois se regrouper autour de son corps comme des mouches sur un cadavre, notant vaguement l’absence de Thibaud. Son cavalier lui tendit la main, sans se départir de son demi-sourire amusé, et elle le suivit lentement, résignée, à travers la foule qui s’écartait avec terreur sur son passage, à peine surprise que les sabots fourchus de son partenaire ne fassent aucun bruit en se posant sur le plancher de bois…
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