Pygmalion
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Pygmalion
Pour Raphaël et Stéphanie
Le regard de Pygmalion l’enserra comme un étreinte éperdue quand elle passa près de lui sans le voir, pleine de vie et de lumière, incarnation de la musique qui sourdait de ses doigts comme une source claire et limpide ; inaccessible… Le cœur au bord des yeux, engoncé dans son silence comme dans un manteau d’hiver, il tourna la tête, imperceptiblement, tournesol suivant son soleil, toute son existence réfugiée dans le regard qu’il posait sur elle… Et Galatée s’en fut, inconsciente du murmure d’amour élevé sur ses pas, reine d’insouciance en ses 15ans.
Son départ retentit dans l’espace comme un sablier qu’on brise et le temps s’écoula à nouveau, bruyant de conversations futiles, aveuglant de mouvements dérisoires et de visages inopportuns…
- Salut Ael !
Pygmalion-Ael sursauta et, l’émerveillement tombant en morceaux autour de lui comme une peau morte, il regagna la réalité comme un condamné sa prison.
- Salut.
- Alors, ce concours ?
Epitaphe de son rêve d’amour, l’affiche annonçait le départ de Galatée, prise en classe de violon dans un lointain conservatoire… devant les yeux de Pygmalion, les lettres se brouillèrent et coulèrent hors de l'avis, noires larmes d’encre qui laissèrent des traînées sales sur le mur, comme des gémissements de douleur. Inaccessible – plus que jamais – elle n’en était que plus désirable… Pygmalion sentit son cœur se ralentir et le froid l’envahir, à mesure que grandissait la distance les séparant. Comment envisager la moindre note, à présent que sa musique vivante n’était plus qu’un souvenir à ses côtés, l’empreinte d’une présence passée ? Le silence, peu à peu, l’envahit en conquérant, écrasant, somptueux missionnaire du néant-roi…
Solitaire, dans son manteau de nuit, Pygmalion erre de pièces en pièces – tout dort. L’absence pulse dans ses veines, brûlante, à chaque battement de cœur et plus rien ne peut la dire, maintenant que la musique l’a abandonnée, dans le sillage de Galatée…
Sur la table du salon, il reste encore des morceaux de glaise délaissés par sa sœur peu soigneuse, petits îlots de terre placés de loin en loin sur la nappe bleu océan. Désœuvré, Pygmalion les rassemble ; eux au moins auront chaud cette nuit quand, tous, ils ne feront qu’un.
Abîmé dans un désir éperdu d’union, Pygmalion malaxe distraitement la glaise. Peu à peu, un visage apparaît de lui-même entre ses doigts agiles – Galatée se révèle en chaque chose et chaque instant tant le manque de sa présence l’emplit tout entier. Le cri tapis au fond de lui n’a plus que la force du soupir lorsqu’il franchit enfin ses lèvres, tandis que Galatée et lui échangent un long regard. Dans ces yeux morts, il y a plus d’amour qu’il n’y en a jamais eu dans le regard d’eau verte, étincelant de vie, qu’il a saisi parfois, comme on vole un rayon de soleil à travers la vitre d’une cellule…
Née du néant informe de la glaise, tout doucement, une Galatée de terre prend forme sous les doigts timides et respectueux de Pygmalion. Troublé, il polie les formes sensuelles de son œuvre et ses mains tremblent. La glaise est douce sous ses paumes, chaude comme une vraie peau… Il y a quelque chose d’éperdu, de touchant dans le regard dont Pygmalion enveloppe sa Galatée lorsqu’il se recule enfin, sa sculpture achevée. On y lit un désir si intense qu’il en est presque douloureux. Une envie si folle qu’elle en émeut la glaise, et transcende la réalité…
Le premier rayon de l’aube est pour Galatée. Sensuel, joueur, il caresse ses cheveux, ses épaules… Et à mesure qu’il la réchauffe, la Galatée de terre s’éveille à la vie : ses cheveux deviennent souples et doux, ses lèvres se font sensuelles pour accueillir son premier sourire et la couleur de miel du rayon de soleil colore peu à peu sa peau… Sous les yeux émerveillés de Pygmalion, son rêve prend vie, et le premier regard de Galatée est pour lui, plus doux qu’il eut pu le rêver au plus fort de sa folie…
Pauvre Pygmalion, Vénus en donnant vie à Galatée te fit un bien cruel présent. Les rêves, fleurs fragiles, se fanent et meurent au contact rude du quotidien…
- Allô ?
- Alors, encore en retard ? Tu devais passer chercher les gosses à 17h !
- Oh ! Ça va hein ?! Je suis allé signer les papiers du divorce, on ne peut pas tout faire !
- Sans blague ?!… Mais toi, ta spécialité c’est de rien faire du tout ! Comme ça t’es sur que ce sera bien fait !… De toute façon, qu’attendre d’autre d’un type dont les parents pointent à Pôle emploi ?!
- Non mais je rêve ?! Qui est-ce qui m’a dit de laisser tomber un peu le boulot parce que j’avais plus assez de temps pour ses beaux yeux ?
- Je t’ai jamais dit de démissionner !
- De toute manière, ce boulot m’emmerdait ! Si tu m’avais laissé le temps…
- Seigneur ! Mais ça fait des années que j’entends ça ! Et puis je ne sais pas pourquoi je bavasse ! Viens chercher les gosses TOUT DE SUITE et fiche moi la paix !
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