Ganymède (extrait)
Retrouvez la suite de ce récit sur amazon :
pour 1,33€
Ganymède
Ganymède essuya la sueur qui coulait le long de ses tempes d’un revers de main et se retourna pour englober d’un seul coup d’œil la vue depuis le haut du mont Ida de Troade. L’herbe verte cascadait à ses pieds, ça et là déviée par un arbuste où un rocher, avant de se raréfier et disparaitre aux abords des cultures. Plus loin, au-delà de la terre domptée et quadrillée par les hommes, s’étendait la cité fortifiée, le domaine de son père. Il sourit en voyant si petites les maisons et les rues, presque comme des jouets d’enfants, et se demanda si c’était ce qu’éprouvaient les Dieux, en les observant du haut de l’Olympe.
Un bêlement détourna son attention du lointain et il revint à des considérations plus immédiates : le troupeau qu’il gardait l’avait suivi en peinant à flanc de montagne mais les derniers mètres étaient trop escarpés pour qu’ils parviennent au sommet et les moutons désemparés appelaient leur maître.
Après s’être empli les yeux encore un instant du paysage, Ganymède redescendit en quelques bonds au niveau du pâturage et se laissa tomber dans l’herbe drue. Le troupeau, rassuré, se remit à paître, laissant échapper par moment quelques bêlements appréciateurs.
L’adolescent s’allongea dans l’herbe et laissa son regard se perdre dans l’immensité azurée du ciel. Sa nourrice lui avait souvent conté qu’il était né un jour comme celui-ci, où le ciel était vierge de nuages et les blés blonds et mûrs à peine agités par une douce brise. Il entendait encore son timbre un peu rêche de paysanne lui assurer qu’il devait ses yeux d’un bleu limpide et ses cheveux blonds aux boucles drues à cette journée et l’inciter à déposer des offrandes à Cérès pour la remercier de lui avoir fait don de la beauté.
Ganymède pouffa. Pour apaiser la vieille femme, il s’était toujours plié à ses fantaisies et laissait régulièrement des fleurs ou des épis de blés sur l’autel de la déesse, même si son père lui avait plusieurs fois dit qu’il eut plutôt dû remercier Vénus pour un tel don…
Le garçon roula dans l’herbe, dérangeant un mouton qui eut un bêlement de protestation et s’éloigna de quelques pas pour arracher d’autres touffes d’herbes, que le corps du garçon n’avait pas aplaties. Un don ce corps, vraiment ? Ganymède n’y voyait qu’une source d’ennui : il ne pouvait aller nulle part sans qu’une horde de filles le suive, plus bêlantes que ses moutons, et même les femmes et les vieilles se retournaient sur son passage. En vérité, il eut préféré être célèbre dans le village pour sa bravoure ou son intelligence plutôt que pour sa beauté…
Une ombre passa sur lui et il leva les yeux, s’attendant à découvrir qu’un nuage avait un instant voilé l’éclat du soleil. Mais non, c’était un oiseau. Il ne s’y connaissait pas aussi bien que son maître l’eut souhaité mais malgré le contre-jour il parvint à identifier un aigle. Sans doute était-il en quête de quelque rongeur que son regard perçant lui permettait de distinguer malgré la hauteur à laquelle il planait…
Décidant que son moment de paresse avait assez duré, Ganymède se releva, époussetant ses vêtements plein d’herbe et de terre puis fouilla dans son sac pour en tirer la flûte qu’il avait taillée dans un roseau. C’était la troisième qu’il tentait et, cette fois, il semblait qu’on puisse en tirer des sons presque harmonieux. Presque car le joueur n’était pas encore à la hauteur de l’instrument, même s’il s’obstinait depuis plusieurs jours à casser les oreilles des bêtes en s’entraînant.
Il porta la flûte à ses lèvres, fronça légèrement les sourcils sous l’effet de la concentration, et entama une mélodie hésitante. Un cri venu du ciel le fit tressaillir et il jeta un œil à l’oiseau qui volait en cercles larges au dessus de son troupeau. En y regardant à deux fois, Ganymède constata que son envergure était supérieure à celle d’un aigle normal. A moins qu’il ne soit plus bas qu’il n’en donnait l’impression ? Dans tous les cas, il ne représentait pas un danger pour ses moutons aussi s’en désintéressa-t-il pour reprendre ses essais maladroits d’apprenti musicien.
Les premiers sons ressemblèrent plus au bruit du vent dans les roseaux qu’à des notes de musique mais il parvint peu à peu à mieux positionner ses lèvres et une mélodie erratique naquit de la flûte. Il sourit sans cesser de souffler, déplaçant ses doigts pour boucher différents trous. L’aigle cria à nouveau et il songea fugitivement qu’il devait être tout près à présent, sans s’y arrêter, concentré sur sa musique.
Il y eut un bêlement inquiet, puis un autre. Ganymède releva les yeux et un mauvais pressentiment le saisit en voyant que tous les moutons avaient cessés de brouter et semblaient nerveux. Il bondit sur ses pieds et saisit son bâton de chêne noueux qu’il tenait toujours à portée de main, prêt à faire face à la menace – sans doute un chien errant revenu à l’état sauvage. Il jeta des coups d’œil autour de lui, guettant un frémissement dans l’herbe haute, l’oreille tendue pour percevoir un grondement, un jappement léger.
Mais le danger vint du ciel, le prenant totalement au dépourvu. Ce qu’il avait pris pour un aigle, et qui aurait pu porter ce nom n’eut été sa taille gigantesque, descendit soudain en piqué, se dirigeant droit vers le troupeau. Il saisit à deux mains son bâton, décidé à s’interposer entre ses bêtes et l’oiseau, mais le rapace se contenta de survoler le troupeau, comme s’amusant de les voir s’égayer sous lui et se dirigea droit vers… lui.
Il n’eut même pas le temps de réaliser qu’il était la proie que les serres de l’aigle s’étaient déjà refermées sur ses épaules, lui arrachant un glapissement de douleur. Il lâcha son bâton sous le choc de l’impact et le vit rouler à ses pieds. Ses pieds qui ne touchaient plus terre. Il écarquilla les yeux en voyant le sol s’éloigner à une vitesse surnaturelle. Les moutons n’étaient déjà plus que des flocons de neige éparpillés sur la prairie, la cité une tâche brune dans le lointain. Il ouvrit la bouche pour hurler mais un air glacial s’y engouffra, lui coupant le souffle. La douleur, là où les serres acérées de l’oiseau pénétraient dans ses chaires, le maintint encore un instant éveillé, le temps qu’un accès de vertige le traverse comme un haut le corps, puis il perdit connaissance.
L’oiseau jeta un œil à la proie qu’il charriait en la sentant se relâcher. Il entraperçut le haut de la tête blonde qui ballotait contre la poitrine de l’adolescent au rythme de ses battements d’ailes et son bec cruellement acéré esquissa comme un sourire.
Ajouter un commentaire
