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Genèse : lettre à un ami

Je t'avais promis un laïus sur mon processus de création et finalement je l'ai pas fait.

Donc. Ça se passe en deux temps je dirais : d'abord un moment de brainstorming où je note toutes les idées, les mots qui me viennent, les sensations, dans l'ordre où ça m'arrive. Une fois que j'estime que j'ai assez de matière, j'examine l'ensemble et j'essaye de voir où est le début. Il y a généralement quelque chose qui est plus en relief que le reste, c'est une sensation assez subjective. Une fois que je l'ai trouvé, je n'ai généralement plus qu'à tirer le fil, le reste suit. Je ne réfléchis pas vraiment à la structure globale, comme j'écris généralement toujours en quatrains et en rimes deux à deux, ça s'agence tout seul. Je n'écris pas toujours les quatrains dans l'ordre, parfois je bloque sur l'un et je passe au suivant avant de revenir sur ce qui bloquait. Parfois ce qui est en relief au début est la chute et j'écris ensuite le poème à l'envers pour y arriver. L'idée clef en fait, c'est de conserver la fluidité. Si ça bloque, ça sert à rien de s'acharner, il faut rester dans le rythme, le temps de pensée. Si je pense trop longtemps à une seule chose ça la fige, les mots perdent en souplesse et en maléabilité. Le truc, c'est vraiment ça, conserver cet état d'esprit fluide où les choses peuvent se transformer, changer de place et de forme. En terme de matière, assez souvent il y a des choses qui se rajoutent au moment de la construction et c'est les mots jetés au hasard que tu vois en bas de page de gauche. Là j'ai été limitée par la taille du carnet et en plus c'était un travail particulièrement fluide mais généralement sur la droite du poème il y a des listes de mots pour les rimes possibles. Concernant ça, j'utilise énormément le dictionnaire de rimes. Dès que l'idée de la rime bloque un tout petit peu, j'ai recours à un outil en ligne, toujours dans l'idée de ne pas perdre le rythme. De la même manière qu'au début du travail, dans la liste de mots que le dico propose, il y a des mots qui sont en relief, qui émergent. Ou qui résonnent avec le concept du poème. C'est difficile à décrire, je laisse mes yeux balayer la liste de mots possibles, sans même les lire tous individuellement, et ceux qui sont des potentialités viennent à moi naturellement. Je ne réfléchis pas sur chaque mot, c'est complètement intuitif. J'utilise aussi énormément le dictionnaire de synonymes, quand je me retrouve avec deux fois le même mot et que je veux varier, mais aussi pour filer une idée, une métaphore. Avoir une liste de mots proches me donne de la matière pour développer une idée. Parfois, ça me permet de trouver une nouvelle facette de l'idée que je peux développer dans le quatrain suivant et que je n'avais pas envisagée. Il arrive, comme dans le 2e brouillon que je t’ai donné, que la matière initiale se sépare en deux poèmes, soit écrits successivement, soit comme ici imbriqués. Je ne me souviens plus exactement de l'ordre mais j'ai dû écrire 2 quatrains, puis un 3e et me rendre compte qu'il n'allait pas avec les 2 premiers, écrire un 4e à sa suite, me retrouver bloquée, revenir aux 1 et 2 et écrire un quatrain pour boucler ce premier poème puis revenir aux 3 et 4 et écrire un quatrain final pour ce 2 ème poème. Je ne peux pas vraiment expliquer comment je sais que certains quatrains ne vont pas ensemble. L'idée est trop différente pour être raccordée aux autres même par une transition, ou alors j'ai une idée finale pour aller avec qui ne peut être qu'en fin de poème alors que j'avais déjà une première idée finale. Ou parfois le rythme est différent, c'est un quatrain de vers en 8 alors que j'écrivais en 7. Il peut y avoir différentes raisons mais il y a une intuition très nette concernant le fait que la nouvelle pièce de puzzle n'est pas de la même boîte que les deux précédentes.

 

Tout ça concernait la partie technique, réalisation, ce qui tient en général en 2h ou moins, plus rarement d'un jour sur l'autre si vraiment je suis coincée. Mais avant ça, et le vrai truc, c'est de sentir quand il y a une fenêtre d'écriture. J'ai tout le temps des idées sur un tas de choses, plus ou moins poétiques parce que je suis toujours en quête d'élégance et de beauté, dans la manière dont je pose mon regard sur les choses, dans la manière dont je perçois le monde. Je vais être attirée par ce qui contient une valeur potentiellement poétique, un tag harmonieux, l'éclat d'une boucle d'oreille ou la couleur des cheveux de quelqu'un que je croise, un truc qu'on m'a dit, que j'ai lu. Il y a plein de ces petits bouts de pierres précieuses qui se baladent dans le monde, c'est comme de marcher dans une grotte et la paroi brille par endroit. Et donc il y a plein de potentialités de poèmes partout autour de moi et de temps en temps, il y a une fenêtre d'écriture qui s'ouvre, c'est comme si j'avais amassé assez de ces petites pierres brutes pour accéder à un pallier et le truc c'est de sentir quand c'est le moment de prendre un papier et de bloquer 2h en face de lui. Ça s'amasse à l'intérieur de moi, et quand j'arrive à une sorte de saturation, ça jaillit. Si je m'y mets trop tôt, c'est laborieux, lent, je manque de matière, si je m'y mets trop tard le nombre de potentialités est trop grand et mon esprit est survolté, les choses se transforment trop vite et c'est difficile de les agencer de manière construite parce qu'elles partent dans tous les sens. Le don que j'ai, ce n'est pas de choisir de jolis mots, n'importe qui peut faire ça, c'est de saisir le moment propice pour le faire.
Je me rends compte en écrivant tout ça que ça doit sembler très abstrait pour toi. Tout est en termes de ressenti, d'intuition, d'émotion. Il n'y a pas de réflexion sur la structure, les figures de styles, rien. Tout ça se fait sans réflexion dessus ou presque. Ça m'arrive de penser en termes d'échos ou cette figure où tu répètes plusieurs fois le même mot en début de phrase, mais c'est très, très périphérique. Le poème s'écrit à travers moi, tout ce que je fais c'est de m'assoir devant une feuille au bon moment pour ça.

 

Ah tiens, pour compléter ce message : pourquoi j'ai un nom de plume.
En fait, ce qui me dérange, c'est pas que les gens sachent que j'écris ou même qu'on puisse relier le contenu de ce que j'écris à moi (bon ça si un peu, vu que beaucoup de poèmes sont assez intimes)... c'est d'être douée pour ça. Bien sûr que j'y passe du temps et donc maintenant j'ai une certaine expérience, mais dès le départ, j'avais un truc en plus, un don. Je sais pas si je t'ai dit que j'avais peut-être écrit 10 poèmes de toute ma vie quand ma mère m'a fait : hey, envoie à un concours et je me suis dit : why not, et j'ai raflé le 1er ET le 2eme prix. Wtf. Ça a été un tel choc. Je veux dire, j'avais rien fait pour ça, pas d'efforts, pas de réflexion, rien. Je me suis dit : tiens si j'écrivais un truc, j'ai jeté des mots sur le papier et ça a fonctionné direct. J'ai tendu la main et c'était posé là et je l'ai pris. Et cette espèce de magie, ça heurte tellement mes convictions de prolétaire à propos du fait que tout ce qui en vaut la peine demande du travail, et ça me donne le sentiment d'être privilégiée alors que j'ai rien fait pour le mériter et j'ai un vrai malaise vis à vis de ça. Les gens me regardent avec des étoiles dans les yeux en mode : "wow, tu écris trop bien c'est incroyable" et y'a des sentiments de respect, d'admiration, d'envie... Et moi j'ai rien fait du tout, j'ai juste tenu le stylo, et j'ai l'impression de pas mériter du tout ce genre de réactions. Ça va quand ça vient de gens qui me connaissent, mais de la part d'inconnus ça me met vraiment mal à l'aise. C'est pour ça aussi que pendant des années j'ai dit que la dépression c'était une manière de payer ce don, ça me donnait l'impression de pas avoir obtenu quelque chose sans rien donner en retour (et accessoirement la dépression était plus facile à vivre si elle était utile à quelque chose et pas juste du temps de vie gâché, irrémédiablement perdu)

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